JAWORSKI, JEAN-PHILIPPE : Gagner La Guerre


 

Gagner la guerre

 

Il y a des livres comme ça, qui dégagent quelque chose. La Horde Du Contrevent par exemple m’avait fait le même effet que ce Gagner La Guerre. La sensation de tenir entre les paluches un truc énorme, le genre de bouquin qui nous laissera sur le cul, lessivé, complètement HS, mais qui aura donné l’impression d’avoir lu de la vraie littérature. Le genre de littérature intelligente et foutrement bien pensée. Alors certes les deux titres sus-cités sont à l’opposé (quoique faisant partie de la même catégorie de littérature à quelque chose près), mais en substance, on s’y retrouve. Toutefois, avant de me lancer dans les joyeusetés, laissez-moi vous présenter un peu l’auteur qui n’en était pas à son premier coup d’essai, bien que Gagner La Guerre soit son premier roman. En effet, JEAN-PHILIPPE JAWORSKI est l’auteur de Tiers Âge et Te Deum Pour Un Massacre, deux jeux de rôle amateur (dont l’un a été édité en version pro). En 2007 sort un recueil de nouvelles intitulés Janua Vera.
En 2013, il attaque le cycle Rois Du Monde, composé pour l’instant d’un seul et unique roman, Même Pas Mort, qui sera suivit de deux autres bouquins dont l’un est à paraître en 2015. Et Gagner la Guerre dans tout ça ? Et bien il se situe entre Janua Vera et Même Pas Mort. Le roman est sorti en 2009 et a reçu quelques prix, dont celui du Prix Imaginal et le prix du premier roman de la région Rhône-Alpes. 

Pour cette chronique, je ne ferais pas mon petit speech habituel pour présenter le livre. À vrai dire, quand on se retourne après l’avoir fini, le résumé n’est pas très compliqué. Benvenuto est un assassin et il est aussi "l’homme de main" du puissant Ducatore, politicien avide de pouvoir et prêts à tout pour arriver à ses fins. Il va utiliser son sujet pour gagner sa place de sénateur et avoir la main mise sur Ciudalia, ville côtière magnifique et envoûtante. 
Dans la forme, voilà qui résume Gagner La Guerre. Mais dans le fond, les 990 pages du roman sont substantiellement autrement plus éloquentes que mon vulgaire résumer. Stratégie politique, jeu de dupe et trahison sont les maîtres mots de cette histoire. En effet, même si la trame et la lecture à proprement parler sont aisées, les plans des personnages et leurs buts se révèlent assez complexes. L’auteur a souhaité intégrer une dimension machiavélique comme il se faisait à la grande époque de la politique romaine. L’ombre de Nicholas Machiavel plane donc au-dessus de chaque page. 
Nous ne connaissons pas vraiment l’intention réelle des protagonistes, ce qui nous amène à nous méfier de tout le monde, tout le temps, le lecteur est donc toujours sur le fil à essayer de déjouer les mauvaises intentions et d’avoir peur pour son héros. Le but de chacun ? Sauver son cul sans penser à autre chose qu’a son propre intérêt ! L’auteur amène tout ça d’une manière extrêmement pesée et nous fait sentir que chaque stratégie a été pensée et repensée afin d’avoir la crédibilité nécessaire.

Mais JAWORSKI a aussi fourni un travail titanesque sur ses recherches. Au-delà du côté Fantasy, nous pourrions être carrément dans le roman historique. La ville, la politique, le langage, la géographie, Gagner La Guerre s’avale avec passion tellement qu’il nous transporte. Nous sommes avec Benvenuto sur le Vieux Royaume. Il est vrai que la dimension Fantasy n’est pas celle que nous attendons, il n’y a ici que quelques Elfes, un Nain et de la magie, mais comme nous explique l’auteur dans une interview, nous ne sommes pas dans notre monde, donc, à partir de ce moment-là, nous sommes dans de la Fantasy. Il faut admettre qu’il est assez déroutant de retrouver des éléments qui ont fait partie de notre histoire (surtout quand il s’agit de politique), mais finalement cette frontière a été ce qui m’a permis de tenir vu que je n’aime pas spécialement ce style littéraire. 

Un des autres aspects intéressant du roman est Ciudalia, cette ville tout en couleur, inspirée des plus grandes cités italiennes de la Renaissance, qui constitue limite un personnage à part entière tellement qu’il y aurait de chose à dire sur celle-ci. 
Ville toute en hauteur, aux pierres orangées et à la population dense, Ciudalia nous obsède. Il faut dire que notre guide, Don Benvenuto, nous décrit parfaitement ses odeurs marines, ses pavés humides ou ses aurores magnifiques et il nous entraîne aussi bien dans les bas-fonds abritant des bordels lugubres où chaque ruelle est un danger, qu’au sommet de la cité où les palais rutilants brillent de mille feux sous le couchant. 
Nous visitons aussi Bourg-Preux, La Ressine et moult contrées lointaines, ces régions créées par l’auteur à la base pour ses jeux de rôle. Nous traversons donc des forêts enneigées, des bourgs crasseux où la populace patauge dans la fange, et de magnifiques paysages marins ensoleillés, je n’ai personnellement jamais autant été autant dépaysé au cours d’un livre.

Bien que tout cela nous émerveille, il y a bien une chose qui fait que Gagner La Guerre est ce qu’il est, c’est Don Benvenuto Gesufale. J’avais trouvé avec le Déchronologue de BEAUVERGER mon personnage de roman préféré (le capitaine Henri Villon) et bien j’ai trouvé ici mon numéro deux. Tout comme Villon, Benvenuto est éloquent, charmeur, et douté d’un sens de l’humour (noir) absolument stupéfiant, mais à la différence de mon héros favori, celui-ci est d’une dangerosité hors norme. En effet, ici point de morale, point de remise en question, Benvenuto est un assassin dans toute sa splendeur, sans foi ni loi. Malgré tout il reste très attachant, et ne cherchez pas à savoir pourquoi, ceci est dû au récit à la première personne. La proximité avec le personnage, son obstination à vouloir rester en vie, ses réflexions et son art à toujours arrivé à se sortir des situations difficiles en fait au final un personnage attachant et le plaisir de retrouver cette fripouille jusqu’à la fin du roman est toujours aussi vive après 990 pages.

Même une poignée de semaine après avoir refermé le livre, j’avoue être encore dedans, et je donnerais chère pour que l’aventure continue. JAWORSKI a abattu un travail dantesque et d’une richesse parfois subtile. Beaucoup de noms, surtout ceux des personnages, veulent signifier quelque chose, seulement il faudra se creuser la soupière et surtout avoir quelques notions en langue latine afin de démasquer ces petites subtilités. 
Une grosse partie du travail a aussi été réalisé aussi sur le plan médical. Sans trop en dévoiler, notre Benvenuto se fait salement castagner au cours de son périple et l’auteur arrive à nous décrire ses blessures (et sa convalescence) avec beaucoup de précision, ce qui apporte encore un peu plus de crédibilité au texte.

Au final, Gagner La Guerre fait partie de ces livres, épuisants, intenses et qui maintiennent le lecteur en alerte de façon quasi permanente. Car le roman contient tout de même une partie assez contemplative. L’auteur n’hésite pas à s’étendre sur de longs passages descriptifs pour faire partager ce qu’il voit. L’analogie avec une  peinture sera peut-être tirée par les cheveux, mais au final JAWORSKI tire des traits, esquisse des perspectives où il peint au fur et à mesure des détails indispensables au lecteur afin qu’il soit imprégné de l’ambiance et du lieu où se trouvent les personnages ce qui donne lieu à certains passages assez longs, mais qui apportent cependant une certaine épaisseur à l’histoire.
Je ne peux donc que vous recommander fortement (et le mot est faible) Gagner La Guerre qui fait sans doute partie de mes coups de cœur littéraires, et j’en suis d’autant plus content qu’il s’agit d’un cadeau qui m’a été offert par Cook, l’homme dont je suis aveuglement tous les conseils littéraires, merci encore pour toutes ces découvertes mon ami. 

 

Zoskia


 

 Auteur : Jean-Philippe Jaworski

Editeur : Folio SF

Année : 2013

Page de l’auteur : www.moutons-electriques.fr/auteur-156

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Commentaires (3)

1. zoskia 04/05/2015

Merci les coupins ! En même temps avec des livres comme ça, ya matière. Cook, j'ai vu Même pas Mort dans la même collection, je me le garde sous le coude celui-ci :)

2. Cook 04/05/2015

Effectivement super chro ! Content que ça t'ait plus, n'hésite pas à lire JANUA VERA qui est tout aussi excellent. Cependant vu que ce sont des nouvelles l'immersion est moins profonde.

3. Tankkore 03/05/2015

Chronique brillante mon ami, on s'y croirait !!

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Date de dernière mise à jour : 04/05/2015

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