JAWORSKI, JEAN-PHILIPPE : Le Sentiment Du Fer


 

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Pour les gens qui seraient passés à côté, JAWORSKI n’est pas la marque concurrente de la fameuse vodka polonaise Zubrowska. Pour les gens qui seraient passés à côté, il va falloir commencer à vous habituer à ce nom (surtout si la fantasy est votre truc). Et pour les gens qui seraient passés à côté, je confirme, vous êtes passé à côté. JAWORSKI par-ci, JAWORSKI par-là, le bonhomme est en ce moment sur tous les fronts.
En même temps, s’il était moins talentueux aussi… C’est énervant ces gens humbles et qui en plus font du bon boulot. Toutes les critiques ne sont qu’éloges et odes à son talent, des applaudissements sans fin à ses récits et à Sa Création, le Vieux Royaume.
Sur le coup je m’suis dit, bon, que Juana Vera soit arrivé à matcher avec ses nouvelles et ce style particulier, ok. Après, premier roman, Gagner La Guerre. Un succès. Ensuite un cycle qui commence avec Même Pas Mort et son univers celte. Pourquoi pas après tout ? C’est bien de se recycler. Et là, BOOM, Le Sentiment Du Fer ! Retour aux nouvelles, retour au Vieux Royaume ! Une occasion unique d’ENFIN pouvoir trouver la faille qui pourrait faire que MÔSIEUR JAWORSKI montre un signe de faiblesse.
Hé bien mes frelots, vous m’en voyez désolé, mais je vous annonce tout net que ce n’est pas aujourd’hui que notre auteur favori va nous décevoir. Mais je l’aurai un jour…  

Pour rentrer dans le vif du sujet, c’est toujours dans ce style aussi fluide, mais d’une richesse incroyable, que l’auteur arrive comme une fleur avec Le Sentiment Du Fer (titre de la nouvelle). Quand je dis comme une fleur c’est simplement que du coup, comme un assassin de la guilde des Chuchoteurs, ce malandrin de JAWORSKI nous introduit discrètement un personnage de la guilde en question comme si de rien n’était et nous revoie forcement à beaucoup de souvenirs de lecture. On pense au Benvenuto devenu tristement célèbre de par ses faits d’armes franchement insidieux. 
Nous sommes catapultés en plein Cuidalia, l’odeur de l’air iodé nous prend le pif, ses bâtiments réfléchissent vivement la lumière du soleil, la foule se masse dans les rues, qu’il est bon de revenir sur le Vieux Royaume ! Le texte reste dans la lignée de ce dont nous avons l’habitude, c’est à dire de la tromperie où chaque recoin de page cache une filouterie qui pourrait coûter cher à son héros. Ici c’est Cuervo, assassin de la guilde des Chuchoteurs qui est mandaté pour une mission. Bien entendu, Cuervo ne ressemble en rien à notre Benvenuto, même s’il faut bien avouer que la finalité de la chose, elle, nous est assez familière et nous rappelle ce que l’auteur affectionne particulièrement, les coups de Trafalgar. Un texte nerveux, rythmé, dépouillé de tout artifice et qui va droit au but alors que la seconde nouvelle donne déjà plus dans le raffinement et le lyrisme.
Dans L’elfe et les égorgeurs, bien que le décor planté soit à proprement parler dégueulasse, JAWORSKI arrive tout de même à apporter une touche théâtrale rafraîchissante. La scène se déroule alors qu’un elfe culotté et malin comme un singe vient se faire payer la bectance dans les ruines d’un château mis à sac par une bande de brutes qu’il tentera d’endormir avec un enfumage verbal dans les règles. Ces fameux égorgeurs seront-ils tourmentés par un barde à la parole habile ou bien le drôlet finira-t-il par manger les salades par le trognon ? Le phraser, la situation, l‘unique décor de l’action, les interactions entre les brutasses écervelées et l’elfe sont autant d’éléments délectables qui font de ce texte court une cassure avec Le Sentiment Du Fer précédent et Profanation la nouvelle suivante, qui elle, est à mille lieues de cette légèreté.
Car c’est dans un tout autre registre que l’auteur nous amène.
Un pauvre bougre se revendiquant chiffonnier se retrouve pieds et poings liés devant le tribunal des Necrophores, jugé par des gardiens du culte du Desséché, accusé de détrousser des cadavres sur les champs de bataille… Vous saisissez la nuance ? Le gars ne vole pas "sur" les cadavres, mais ramasse les fripes et les armes tombées pendant les combats. Le Desséché écoute donc la défense jusqu’au moment où l’histoire prend une tout autre tournure. Là où l’humour était arrivé à se frayer un chemin au milieu du plaidoyer de l’accusé, l’horreur (hormis celle de la guerre qui fait toujours rage et qui est omniprésente dans ces cinq nouvelles) montre ses dents pour une fin de récit digne d’un Romero médiéval tinté de cynisme et de cruauté.
Mais attaquons maintenant le plus "gros" morceau de ce recueil avec Désolation. La nouvelle commence sur une citation du Maître de la fantasy J.R.R Tolkien. Vous voyez venir le dragon ? Mais avant d’attaquer avec ce récit je me permets une petite parenthèse.
Pour ceux qui avaient lu les œuvres précédentes de JAWORSKI, vous aviez pu vous rendre compte que malgré l’appellation fantasy du style littéraire du bonhomme, le nombre de personnages de type nain, elfe, troll, gobelin et autres créatures issues de l’imaginaire n’était pas franchement élevé dans l’univers de l’auteur. 
Avec Le Sentiment du Fer, force est de constater que JAWORSKI rattrape son retard ne serait-ce qu’avec cette nouvelle qui met en scène une bande de nains et de gnomes attaqués par une horde de gobelins au milieu d’une vallée où sommeille un dragon. Pour le coup, le clin d’œil au livre Rouge de Tolkien devient une évidence. Mais pour autant l’auteur ne se contente pas de copier vulgairement le Maître. Il s’inspire simplement de bases posées par ses écrits, que ce soit avec ses montagnes, ses mines, son dragon et cet affrontement de races qui ne peuvent pas se piffrer et qui ne désirent qu’une chose, exterminer l’autre jusqu’au dernier. La sauce JAWORSKI prend aisément, puisqu’au-delà de son inébranlable talent d’écrivain, l’auteur s’impose comme un excellent conteur. La bataille fait rage, et nous sommes plongés au cœur d’un affrontement sans pitié où chaque coup de hache et de marteau retentit bruyamment sur les casques en fer de l’ennemi. Le décor est magnifique, les montagnes surplombent le carnage et la vallée résonne des cris de guerre des uns et des autres. Seulement comme nous avons affaire à un auteur qui ne fait rien comme tout le monde, celui-ci nous propose une fin totalement renversante. Un brillant hommage, plus que mérité au papa d’un style littéraire qui restera sans doute tout aussi légendaire et mythique que ses écrits.
Pour terminer en beauté, La Troisième Hypostase pose les bases d’un texte doux et poétique. La douceur du personnage de Lusinga (qui a pourtant de quoi faire flipper soyons franc) nous amène sur un terrain encore différent de ce que nous avons pu lire avant. L’auteur nous dévoile encore une facette de lui qui nous était PRESQUE inconnue. Cette fois-ci la magie est omniprésente, et explique même beaucoup de choses concernant les différents types présents sur le Vieux Royaume. Lusinga devra affronter un magicien coriace et balafré qui devrait parler à ceux qui ont lu Gagner La Guerre. Le récit est intime et saisissant, bien qu’une partie de l’affaire soit triste et terrifiante. C’est ça aussi lire du JAWORSKI, c’est accepter les paradoxes qu’ils soient au cœur d’une histoire où au travers de textes au style totalement différent.

Avec Le Sentiment Du Fer JEAN-PHILIPPE JAWORSKI nous livre un petit amuse-bouche entre deux romans et il faut bien avouer qu’encore une fois il ne trompe pas son public. Car au final, la seule chose condamnable, c’est la longueur (du bouquin). Cinq nouvelles pour deux cents pages, le temps d’enfiler son pyjama, de lire deux trois pages et c’est plié. Mais si c’est le seul défaut, à la rigueur…
L’auteur ose et montre une polyvalence et une intelligence riche dans des textes radicalement différents bien qu’ils soient tous reliés quelque part par cette guerre qui fait rage sur le Vieux Royaume.
Donc si vous venez de terminer le tome 2 de Roi Du Monde et que votre dépendance aux écrits du Monsieur ne s’estompe pas, jetez-vous sur ce recueil de nouvelles, sinon désolé pour vous, il va falloir aller consulter en attendant une prochaine sortie de l’auteur…  

 

Zoskia


 
Auteur : Jean-Philippe Jaworski

Editeur : Les Moutons Electriques / Hélios

Année : 2015

Page de l’auteur : www.moutons-electriques.fr/auteur-156

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3 votes. Moyenne 5.00 sur 5.

Commentaires (6)

1. Cook 04/10/2015

Fini il y a peu. Un régale. J'ai tiqué sur la nouvelle à propos des nains, le début fait très tolkieno-vikingesque (oui c'est moche), ça m'a un peu refroidit. Heureusement ça s'améliore sur la fin.

2. zoskia 27/06/2015

La chro de Même Pas Mort arrive semaine prochaine :)

3. Cook 27/06/2015

Je termine le premier volet de Même pas mort d'abord.

4. Fidelius 26/06/2015

excellent, comme à l'accoutumée.

5. zoskia 24/06/2015

Ben dépêche toi qu'on en discute :p

6. Cook 24/06/2015

Un que j'ai déjà ! Mais qui est encore dans la pile à lire... Du coup j'ai envie de me jeter dessus maintenant ^^

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Date de dernière mise à jour : 17/09/2015

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