Quête annexe du Père Gratignole - Partie II


 

La que te du pe re gratignole partie ii

 

Biture à Bourgrossac

III

   Le soleil illuminait la pièce depuis plusieurs heures déjà mais le Père Gratignole dormait encore profondément sur sa couche, tout habillé, un filet de salive dégoulinant lentement sur l’oreiller et dans un ronflement porcin à faire frémir une truie. C’est alors que Flipflap entra par la fenêtre entrebâillée, emplissant la chambre d’un léger bruissement d’ailes, et réveilla son maître en sursaut. Celui-ci bondit hors du lit en esquissant un mouvement de pied agressif et en braillant « hââââlte là, ribaude ! », puis s’étala de tout son long sur les dalles en pierre qui quadrillaient le sol. L’oiseau observa le Père pendant de longues minutes avant de lancer un petit cri aigu en guise de réveil.

- Coucouuuuuu

- Pas si fort Flopflip… Flapfloup… euh Flipflap, s’écria Gratignole alors qu’il tentait de se relever. J’ai la tête comme une cuve à brut de pomme !

   Une fois assis, le moine se massa lentement les tempes en faisant sa grimace des mauvais jours. L’impression d’avoir un casque d’acier sur le crâne lui devenait de plus en plus pénible. Il se leva difficilement et son regard fit le tour de la pièce. Il ne savait même pas où il était. Il sortit de la chambre et se dirigea vers l’escalier au fond du couloir d’où provenait un brouhaha. Alors qu’il descendait les marches d’un pas malhabile, les yeux baissés vers ses pieds pour ne pas tomber, les conversations cessèrent et le Père sentit tous les regards se porter sur lui. Effectivement, lorsqu’il releva la tête, il vit que dans la salle commune de la taverne, tous les clients devenus silencieux, le fixaient d’un air goguenard, un sourire malicieux aux lèvres. Soudain, l’un d’eux s’exclama d’une voix amusée.

- Alors Père Gratignole ?

- Le roi de la rigole ! s’esclaffa un deuxième.

- Le roi de la picole !! lança un troisième

- Le roi de la pigno… débuta un dernier avant de se faire couper par Gratignole.

- Stooop ! Un peu de respect pour une personne de mon âge s’il vous plaît, ecclésiastique de surcroît et dont la tête semble possédée par les forces obscures de l’alcool !

- Désolé mon Père, mais c’est que, hier, vous avez mis une sacrée ambiance ici avec nous autres… un moine aussi gai luron que vous on en croise pas toutes les quatre matinales, s’excusa le premier intervenant.

Le Père exprima son incompréhension puis alla vers le comptoir du bouiboui où le patron essuyait sa vaisselle en terre cuite.

- Dites-moi, cher tavernier, j’ai la mémoire qui flanche, que s’est-il donc passé hier soir dans votre humble établissement pour je subisse toutes ses railleries de si bon matin ?

- Il est d’jà midi mon Père, s’exprima le bonhomme dans un patois fort campagnard, et avec c’que vous avez ingurgité comme liqueur d’lavande la nuit dernière j’comprends ben q’vous ayez le cerveau en compote de coing. D’où l’trou de mémoire et vot’ réveil à l’heure du déj’né !

- Diantre, soupira Gratignole.

- Surtout qu’vous avez dansé comme un dément en agitant les bras en l’air…

- Sacrebleu !

- …qu’vous avez joué du biniou comme une cloche p’dant une heure en sautant sur mes tables…

- Saperlotte !

- …et qu’vous avez fini par rouler une galoche à la vieille Frénégonde…

- Corneguidouille, lâcha le Père en postillonnant.

- …juste à côté son mari, et suici vous a filé une bonne torgnole.

- Vingt Dieux !

- D’coup on est allé vous coucher p’cque c’tait plus possible de vous t’nir, termina le tavernier.

   Gratignole était devenu blême, il s’excusa profondément devant le patron de l’établissement qui lui tapota l’épaule en signe de compréhension. Après avoir commandé une gamelle de flageolets, il alla s’installer sur une table, dans le coin le plus sombre de la taverne.

 

IV

 

   L’esprit toujours embué par l’alcool, le Padre engloutissait ses légumineuses tout en repensant à la nuit dernière dont quelques bribes d’images lui revenaient à l’esprit, puis soudain…

- Heeeey, vous là ! crachota d’une voix malade une vieille encapuchonnée assise juste à côté de lui.

Gratignole sursauta en poussant un miaulement étouffé puis, interloqué, rétorqua :

- Vous m’avez peur, je ne vous avais même pas vue, c’est que j’ai encore…

- La trogne dans le fion, trancha la vieille femme, oui j’avais bien remarqué ! Mais passons, j’ai beaucoup de choses à vous dire mon Père, votre quête doit se solder par un succès et je vais vous donner quelques conseils.

- Mais comment savez-vous pour ma quête ? s’intrigua Gratignole.

- Tout vient à point à qui sait entendre, répondit la vieillarde.

- C’est attendre que l’on dit.

- Non, entendre.

- Non non, attendre.

- Entendre je vous dis ! grogna l’encapuchonnée, et sachez que la vieille mystérieuse qui guide les âmes égarées vers leur destinée avec des conseils avisés et emplis de sagesse, ici, c’est moi !

- Enfin vous avez plutôt l’air malade et de mauvais poil…

- TAISEZ VOUS et écoutez moi bien !

   Gratignole ravala sa fierté et décida d’écouter la grand-mère. Celle-ci confirma immédiatement l’existence du cimetière aux chronicules et son emplacement sur le plateau de Saoûlcaliburg, seulement elle ne savait pas comment y accéder, l’endroit étant bordé de falaises gigantesques constituées de roches aiguisées comme des coutelas. Pour autant, elle supposait qu’un chemin secret devait conduire en haut du plateau et que celui-ci devait partir du temple caché de Cermédard, lieu sacré et troglodyte, creusé à même la roche par les moines déchus du cercle du Ciel Brûlant. Le Père Gratignole tressaillit en entendant le nom de cette confrérie des plus obscures. La femme à la capuche poursuivit son histoire expliquant que le temple était aujourd’hui abandonné - le cercle du Ciel Brûlant s’étant dissout depuis de nombreuses années -, il serait donc plus simple de pouvoir trouver le passage dissimulé sans éveiller les soupçons de ses anciens propriétaires. Mais encore fallait-il savoir déchiffrer la multitude de glyphes démoniaques utilisés par la confrérie. Gratignole buvait les paroles de la vieillarde comme de la liqueur de lavande, même s’il ne pouvait s’empêcher de fixer ses chicots dans un état lamentable. C’est alors que la mamie mystérieuse se pencha brusquement vers le moine, lui attrapant le bras par la même occasion. Gratignole sursauta une nouvelle fois laissant échapper un léger gloussement de pintade puis écouta attentivement son interlocutrice :

- Tu dois te rendre au village de Morobel, chez Tancrède Engendem, ancien partisan du cercle du Ciel Brûlant, et découvrir comment accéder au sanctuaire oublié des chronicules millénaires. Là, j’espère que tu trouvera la réponse tant attendue !

   La grand-mère lâcha le bras du Père, se leva sans un mot, puis quitta la table tout en continuant de fixer Gratignole de ses yeux vitreux. Une fois à bonne distance elle pivota sur sa droite pour se diriger vers la sortie mais se cogna la cuisse contre un coin de table. Elle quitta la taverne mystérieusement… en boitillant.

   Le Père Gratignole, encore sous le choc de la scène qui venait de se dérouler, mit quelques minutes avant de retrouver un semblant de lucidité. L’effet de l’alcool commençait à s’estomper, il était donc grand temps de plier bagage et de poursuivre l’aventure. Il monta récupérer son barda et Flipflap qui prenait un bain de soleil sur le bord de la fenêtre, puis redescendit régler sa nuitée et ses consommations. Ses excès de la veille avaient bien délesté sa bourse mais qu’importe, maintenant il fallait prendre son destin en main et trouver un moyen de rejoindre Morobel. Le village étant au bord de la rivière, le Padre pensa que faire le voyage par voie maritime serait un gain de temps précieux et s’attela à trouver un embarcadère à la sortie de Bourgrossac. Après une bonne demi-heure de vagabondage, en quête d’un marchand d’esquifs, Gratignole s’approcha d’un petit cabanon où était assis un brave gaillard en train de préparer des hameçons pour sa partie de pêche. Quand celui-ci vit le Père, il se leva et l’accueillit avec bonhommie :

- C’ment qu’ça va m’bon Père, ti fait-il pas une ben belle journée pour’al choper la dorade ? s’exclama le bonhomme dans un patois encore plus appuyé que celui du tavernier. Qu’esqui m’vaut vot’ visite ?

- J’ai pas tout suivi mais vous êtes bien aimable mon brave homme, rétorqua Gratignole, je cherche une embarcation pour me rendre à Morobel, un village en aval.

- Morobel ? Pou sur qué je c’nnais ! J’bien une ‘tite ch’loupe à vô prêter m’c’est pas l’grande classe m’Père. S’tout qu’y a d’bestioles pas c’modes dans c’t’eau ! Z’ont des ch’cots tout pointus com’ ça, pi on les vô pas jusqu'à c’qui se radinent d’vant vos mirettes et qu’vous chopent un bout’d’barbarc au p’ssage.

   Le Père n’avait absolument rien compris de ce que venait de lui dire le gaillard qui sautillait sur place en claquant de la mâchoire. Il essaya de le calmer puis négocia la petite barque contre quelques piécettes. Le pêcheur au fort accent céda mais continua à mettre en garde le moine qui ne pigeait toujours pas grand chose. Gratignole grimpa à bord de la chaloupe, y posa son lourd sac à dos puis s’éloigna de la berge à coups de rames, Flipflap voletant au dessus de lui. Il donna un dernier coup d’œil au brave homme qui lui fit au revoir d’un geste peu assuré, la mine inquiète.

 

À suivre... lien vers la Partie III

 

Tankkore


Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Commentaires (3)

1. zoskia 25/11/2014

Bordel c'te vieille elle est d'enfer !

2. Tankkore 08/11/2014

Encore faut-il que Gratignole y arrive...

3. Cook 07/11/2014

Ah les pécores... J'espère qu'ils seront nombreux à Morobel ^^

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Date de dernière mise à jour : 01/10/2015

Rejoignez nous sur Facebook!